Voici la seconde partie du monomythe Campbellien, Le cycle cosmogonique. La ronde universelle du cycle se déplace vers la métaphysique et les grands principes philosophiques antique. Je vous conseille pour compléter et approfondir le sujet deux ou trois livres qui me semble essentiels. Aspects du mythe de Mircea Eliade, Au coeur des mythologies de Jacques Lacarrière, Histoire et dictionnaire : mythes et mythologie de Félix Guirand et Joël Schmidt. Pour les autres bonne chasse pour dénicher les bouquins de Joseph Campbell.

(Matrix revolutions / film des frères Wachowski)
Le cycle cosmogonique
- De la psychologie à la métaphysique : Mythes et rêves sont étroitement liés. Nous avons vu dans La quête du héros que la psychanalyse apportait une signification au symbolisme de l’inconscient. Le cycle cosmogonique parle de la cosmo genèse et du Dieu démiurgique qui est à la fois en nous et en dehors. Il permet de rendre le cosmos métaphoriquement intelligible à l’humanité.
- La ronde universelle : Le cycle cosmogonique est représenté comme une répétition d’une ronde sans fin. Chaque grande révolution comporte des dissolutions puis des régénérations. On peut y voir une figuration du rythme de l’univers à travers notre expérience du réel : les énergies épuisées pendant la journée sont régénérées lors du sommeil. Ainsi le cosmos décroît et doit être renouvelé.
- Hors du vide, l’espace : Du vide primordial provient des émanations mystérieuses qui vont porter le cosmos. La première phase du cycle décrit la scission de l’informe en forme.
- A l’intérieur de l’espace, la vie : Les émanations cosmogoniques permettent de délimiter le monde dans l’espace infini. Ensuite d’engendrer la vie à l’intérieur de ses limites, une vie polarisé (mâle/femelle) pour l’autoreproduction.
- L’éclatement de l’unité en multiplicité : Le cycle poursuit sa révolution, et l’Un Immanent est divisé en multiple. Des dieux, des titans peuvent s’y affrontés, il arrive alors que la puissance germinatrice soit démembrée et qu’elle serve de charpente à la structure du monde. On passe de la tranquillité édénique aux effets périphériques. L’accès au paradis et à la félicité est à jamais perdu.

(Against the gods / illustration de Frank Frazetta)
- La naissance virginale, la mère de l’univers : L’esprit de l’Un (du Père) qui procréer l’univers a besoin d’un intermédiaire transformateur pour pénétrer la multiplicité de la vie terrestre : c’est la mère du monde. Elle personnifie l’élément originel (généralement un symbole d’eau), et elle est vierge.
- La matrice du destin : La déesse de l’univers apparaît aux hommes sous une multitude de formes contradictoires. Car la mère qui apporte la vie amène aussi la mort. Elle est considérée comme bienfaitrice ou comme diablesse hideuse. La ronde cosmogonique poursuit sa révolution et les formes primordiales deviennent humaines. Les puissances démiurgiques passent dans l’inconscient et ne sont plus qu’anachronisme métaphysique. Ainsi commence l’avènement du temps historique des hommes.
- La matrice de la rédemption : La vie humaine est soumise à la temporalité (jour/nuit, saisons, années) sous la conduite des rois et des prêtres. La conscience se rétrécit aux formes visibles et matérielles de l’existence et perd la perspective qui conduit au-delà de l’horizon et du phénoménal. L’ego prend le dessus, les hommes sont alors dans l’attente d’un élu qui sera l’incarnation divine. Seule une vierge peut porter le futur messie rédempteur des pêchés et de la perdition humaine.
- La vierge mère dans les traditions populaires : Le Bouddha descendit du ciel dans le sein de sa mère sous la forme d’un éléphant blanc. Dans la bible, Marie tombe enceinte par le Saint Esprit. La fécondation miraculeuse de la vierge rejoue la scène de la procréation cosmique à l’échelle humaine. Lorsque l’heure du destin sonne un héros rédempteur est conçu. Nombreux sont dans les légendes populaires comme dans les mythes les récits de naissance virginale.

(La bible / illustration de Simon Bisley)
- Le héros primordial et l’être humain : La ronde cosmogonique poursuit son cours mû non plus par les déités créatrices mais par les héros anthropomorphiques. La mythologie se mélange à la préhistoire incertaine et la création devient légende et non plus vérité. Les héros finissent par abandonner le caractère magique de leur quête pour déboucher sur le temps historique ordinaire.
- Enfance du héros humain : Un héros humain doit naître afin d’expérimenter consciemment les étapes antérieurs du cycle cosmogonique et donc remonter jusqu’à la Source originelle de l’univers. Sa seconde tâche est de revenir à la vie contemporaine et de métamorphoser les sens et les formes. Son enfance est généralement présentée comme une prédestination à son rôle, avec une succession d’évènements fantastique et merveilleux. On y retrouve souvent les thèmes de la jeunesse passée en exil, avant le retour miraculé. L’enfant est affublé d’une force et d’une sagesse précoce.
- Le héros guerrier : Le lieu de naissance du héros est souvent considéré comme le nombril du monde, car ses actes vont se propager comme des ondes. Le héros mythologique surgit de la lumière pour vaincre un ennemi puissant et solidement établi sur le trône du pouvoir qui détourne à son profit l’autorité que lui confère sa position. Le tyran est orgueilleux, là réside sa perte. L’acte héroïque consiste à le mettre en pièces, à dégager la voie afin que le devenir et la vie se réenclenche à l’intérieur du cycle.
- Le héros amant : Abattre l’ennemi – le monstre pour libérer l’énergie vitale peut être symboliquement représenté par une femme. Elle est la princesse victime d’un rapt, une vierge immaculée convoitée personnifiant l’autre partie du héros, car chacun des deux est un. Les barrières, les enclaves qui empêchent la célébration des noces du héros se retrouvent de tous temps dans les récits mythologiques.
- Le héros empereur et le héros tyran : Le héros en action est l’agent du cycle, il perpétue l’élan initial qui mit le monde en mouvement dans l’existence passagère de l’homme, jusqu’à l’accomplissement inévitable. Le héros suprême est celui qui dessille les yeux de ses semblables. Il utilise non pas l’épée (le physique) mais la transcendance de l’esprit (le spirituel). Quand la quête de l’élu a pour but la découverte du Père, le héros qui réussit à obtenir sa bénédiction revient en le représentant auprès de l’humanité. Mais il peut arriver que l’empereur bienfaiteur devienne tyran lorsque l’ego gonfle au point de revendiquer ses actes philanthropiques pour sa seule personne. Il rompt alors la parole de l’Unique, il n’est plus médiateur des deux mondes.
- Le héros rédempteur : Le héros rédempteur est la plus haute signification possible. C’est ceux qu’on appel des incarnations. Leurs mythes atteignent une dimension cosmique. L’incarnation a pour tâche de réfuter les prétentions égoïstes car il est une manifestation qui émane directement de la Source. Les rédempteurs sont là pour racheter une période de désolation causé par la main de l’homme. Car le cycle cosmogonique se présente sous une alternance régulière de bien et de mal. Ainsi est le rythme de l’univers : émanation – dissolution, jeunesse – vieillesse, naissance – mort, jour – nuit. Afin d’éviter qu’à son tour le héros ne devienne tyran, il faudra qu’il se crucifie lui-même : devenir martyr. C’est la sagesse contenue dans la fin et le recommencement éternel de l’univers. L’alpha et l’oméga.

- Le héros saint : Le dernier modèle du héros est le saint, l’ascète qui renonce au monde. Se libérant de toute contrainte matériel et de son ego, engagé dans la méditation, paisible dans sa solitude, il s’unit à l’Unique Immanent. Il s’agit toujours de la quête du Père mais sous son aspect non manifesté. Ces héros qui dépassent la vie sont aussi au dessus du mythe, car les mots deviennent inadéquats au-delà des formes tangibles. Lorsque le profil caché du grand Visage se révèle, seul le silence demeure.
- Le départ du héros : C’est le dernier acte de la biographie du héros, celui de sa mort. Car le héros véritable ne craint pas la mort, et lorsque celle-ci vient, la portée universelle de son message est libérée, c’est l’accomplissement du destin inévitable. Parfois le désir de vivre est si hardant que le héros peut résister à la létalité et la reporter pendant un temps.
- Fin du microcosme : Le héros doué de pouvoirs extraordinaires est chacun de nous. Non pas l’être physique mais la transcendance qu’il renferme. Une fois le héros trépasser, son âme retourne vers la connaissance de la déité créatrice du monde, qui durant son existence s’est réfléchie dans son cœur et son esprit. L’âme doit faire dans certains mythes un dangereux voyage d’obstacles à surmonter afin de faire un tour complet des périodes du cycle. Elle peut ensuite parcourir l’ensemble de l’univers à son gré.
- Fin du macrocosme : Comme l’être humain dans sa forme créé, l’univers est lui aussi appelé à se dissoudre. Ce sont les mythes eschatologiques qui sonnent la fin d’une des périodes du cycle cosmogonique jusqu’à l’émergence de nouvelles émanations ou de sa régénération.

(The legend of Zelda, Ocarina of time / jeu video de Shigeru Miyamoto)
Ainsi s’achève Le cycle cosmogonique au sein duquel on l’a vu le héros se met en marche afin d’en expérimenter toutes les strates antérieurs et remonter jusqu'à la Source primordiale. Le diagramme du cycle cosmogonique est à la fois plus profond (car difficilement appréhendable par l’esprit humain) et plus simple dans sa ronde parcourue dans un élan de circonvolution. Il se structure inlassablement ainsi : « Emanations, manifestations, dissolutions ».
Cédric GENTAZ
(Un merci discret mais précieux à Rafik Djoumi).

Pépé Bob
dim 28 déc 2008 23:33