
J'ajoute sur mon blog, la
critique / analyse que j'avais faite de Vertigo d'Alfred
Hitchcock il y a quelques années lorsque j'écrivais encore
pour le site du cinephile. Bonne lecture.
Plongée orphique
Trois axiomes pour
commencer : 1) Alfred Hitchcock est l'un des metteurs en scène
les plus éminemments reconnus du XXème siècle. 2)
Vertigo constitue son
chef-d'œuvre esthétique et sémantique absolu. 3) Le maître
est l'un des rares à avoir approché la quintessence pure du cinéma.
Aphorismes faciles diront certains, au contraire la difficulté
réside maintenant à le démontrer. Analyser, décortiquer, des
montagnes d'exégèses n'en sont pas venus à bout,
Veritgo
résiste non seulement a
toute tentative d'explication exhaustive et se paye le luxe
d'être rien de moins que l'œuvre la plus obsessionnelle
jamais tourné. Nous allons dans un premier temps évoquer la genèse
et les composites du film avant d'essayer une introspection afin de
défricher certains de ses mystères. Bien entendu, il ne s'agit pas
ici d'imposer une vision dogmatique mais de proposer une grille de
lecture approfondie. Bref, passer derrière l'image, même si on le
sait, Vertigo est irréductible.
Après avoir tourné The
Wrong Man (Le faux coupable, 1956)
avec Henry Fonda, Alfred
Hitchcock désirait porter à l'écran Les
diaboliques de Pierre Boileau et Thomas
Narcejac, mais Henry Georges Clouzot acquit les droits d'adaptation
avant lui. Le tandem Boileau - Narcejac va alors écrire
spécialement pour Hitch un roman intitulé D'entre les
morts. C'est cette nouvelle que
le maître, sous l'égide de la Paramount, va transposer. L'année
1957 est particulière pour le cinéaste, juste avant le tournage
de Vertigo, Hitchcock est opéré d'une
hernie (janvier 1957) et en mars de la vésicule biliaire, alors que
la production a déjà commencer (le 28 février pour être
précis). Il ne fait aucun doute au vu du film que le réalisateur a
du être préoccupé par la mort. Hitch avait jeté son dévolu sur Vera
Miles pour le rôle titre, mais cette dernière tomba enceinte.
Hitchcock semble prêt à repousser le tournage mais le studio s'y
oppose fermement. Finalement il la remplace par Kim Novak, un choix
qu'il semble avoir toujours regretté, les relations entre les deux
seront d'ailleurs tendues tout le long. Kim Novak déconcertée
est pourtant remarquable. James Stewart, un habitué du maître du
suspense, sera la star masculine. Le couple qu'ils forment à
l'écran deviendra l'un des plus légendaires du 7ème
art.

Avant
d'analyser Vertigo, il nous faut nous interroger sur le cinéma et
l'image. Par définition le cinéma est un art de voyeur,
ce qui implique qu'il s'intéresse au sexe. Tout art qui s'intéresse
au sexe s'intéresse donc aussi à la vie et à la mort (Eros et
Thanatos) et donc au mythe. Tout artiste qui s'intéresse au mythe
en vient aux signes (signifiant, signifié) et à la psychanalyse.
L'œil est le prisme par lequel l'image est vue, elle est le
reflet direct de la projection. En psychanalyse, la projection est
le fait d'attribuer inconsciemment dans le monde extérieur ce qui
se passe en fait en soi. Le cinéma en tant qu'écran extérieur ne
serait donc que le récepteur de la projection
inconsciente de nos pulsions personnelles. Et Hitchcock va
habilement entériner cette idée dès les premiers plans du générique
avec l'œil à travers lequel se déploie la spirale. Le
spectateur est ainsi prévenu, comme les icônes orthodoxes, ce n'est
pas nous qui observons l'icône mais bien l'inverse, il en va de
même pour Vertigo. La subtilité et le génie du cinéaste réside à le
faire ressentir inconsciemment, la caméra traverse l'œil -
l'image pour aller chercher le signifié profond derrière les formes
visibles. L'œil, organe de la perception naturelle, est aussi
celui de la perception
intellectuelle.
La spirale qui vient de la
profondeur de l'iris est un symbole ouvert et optique, elle
manifeste le mouvement provenant du centre, donc de l'âme. Du fait
de sa circonvolution infinie elle est l'imago ambivalente de
l'obsession névrotique dont Scottie (James Stewart) est
victime. A travers cette figure de la spirale qu'Hitchcock
démultiplie à foisons (bouquets de fleurs, chignons, escaliers), il
invente pour saisir le vertige dans toute sa dimension : travelling
compensé (zoom avant - travelling arrière) ou l'effet
vertigo.
Pour accentuer l'obsession,
Hitchcock va déployer un exceptionnel étalonnage chromatique,
dont la dominance tire très largement sur le rouge et le vert. Le
rouge est matriciel, il exprime l'intensité et la passion, le vert
est couleur régénératrice, de renaissance. Le rouge et le vert
(selon Hitchcock lui-même, celle du souvenir) sont un jeu
symbolique d'alternances, la montée de la vie part du rouge pour
s'épanouir dans le vert (l'apothéose et également couleur du
souvenir pour Hitchcock). La rose ne fleurit-elle pas entre
des feuilles vertes ? Lors de la première rencontre entre Kim Novak
et James Stewart au restaurant, les tapisseries sont d'un rouge
pénétrant alors que l'héroïne porte une robe verte. Plus
troublant, est-ce un hasard si une rose est
posée à la droite du cadre lorsqu'elle apparaît en face de Scottie
dans cette même scène ?

L'obsession, réminiscence active dans chaque plan de
l'œuvre permet de constater sa parfaite symétrie
thématique. Dans la première partie, Scottie tente de percer
le mystère de Madeleine (Kim Novak) qui semble possédée par
une défunte, Carlotta Valdés. Angoisse purement factice
puisque mise en scène dans ses moindres détails afin de se
débarrasser de la vraie femme de Gavin Elster (Tom Helmore). Le
leurre étant une exigence même de l'art cinématographique. Dans la
seconde partie le héros tente de remodeler son amour perdu à
travers une vivante, il devient l'incarnation réelle de la névrose
obsessionnelle de Madeleine. Avec Judy il se transforme en créateur
Pygmalion, double évident de la personnalité d'Hitchcock, véritable
fétichiste qui déclarait à propos de son actrice principale : "Kim
n'est qu'une inconsistante cire qui m'a coûté les plus grandes
peines à modeler." Lorsque Scottie réussit enfin à recréer l'image
de Madeleine, elle apparaît nimbée de vert translucide, comme
si elle revenait d'entre les morts. Mais à trop ressasser le
passé (l'inconscient refoulé - le bijoux), il finira à
nouveau par la
perdre. Il y a là quelques analogies avec le mythe d'Orphée, qui
pour retrouver sa bien-aimée Eurydice doit descendre aux enfers
afin de la ramener sur Terre parmi les vivants. Il arrache sa femme
à la mort mais ne doit pas la regarder avant d'être remonté. Au
moment où il parvient aux portes il tourne la tête pour voir si
Eurydice le suit, alors elle s'évanouit dans les profondeurs
infernales pour toujours. Vertigo est un grand
film orphique.
La
symbolique des escaliers chez Hitchcock, trouve une corrélation
parfaite avec la structure ascendante/descendante de San
Francisco. Descendre, c'est découvrir le secret latent de
l'inconscient, alors que l'ascension est l'acte de sublimation qui
est dans Vertigo avorté devant l'impuissance de Scottie a surmonter son acrophobie. La sémiotique de
l'impuissance psychique se double on
s'en doute d'une impuissance sexuelle, avec la tour (nœud
gordien du drame) qui est un symbole phallique. Scottie
n'arrive pas à atteindre le sommet de l'édifice pour sauver
Madeleine. Cette scène sera une évocation constante jusqu'au final
où Scottie traînera Judy jusqu'en haut du clocher, afin de faire
éclater les apparences (le voile de la conscience) et la vérité.
Mais le fantasme amoureux immaculé reste inaccessible, car il
faudrait qu'il soit rejoué sur le même mode que la première
fois. Le procédé de répétition (de
symétrie) sera utilisé jusqu'au bout puisque Judy finit
par tomber dans le vide, effrayée par la silhouette d'une
religieuse, manifestation de l'ombre de l'inconscient et de la
culpabilité remontant des profondeurs. La caméra recule alors en
travelling arrière pour nous montrer un Scottie désemparé au bord
du précipice, perdant l'amour de sa vie pour la deuxième fois,
certes guérit de ses vertiges mais à jamais hanté par la
mort.

La richesse thématique, ses
arcanes obscures, la musique inoubliable et travaillant par vague
de Bernard Herrmann, la photographie spectrale permet de
s'interroger à chaque nouvelle vision sur le sens symbolique et
obsédant du film. Défricher la forêt entière semble donc une
hérésie utopique. Hitchcock enchaîna après Vertigo, avec North by
Northwest (La mort aux trousses, 1959) et Psycho
(Psychose, 1960), deux autres
chef-d'œuvres incontestés. C'est la grande période faste du
maître, sa trilogie étalon, un niveau éthéré qu'il ne retrouvera
ensuite jamais. Pas grave, tant peu de cinéaste peuvent se vanter
d'avoir toucher un tel idéal de l'art, à la fois commerciale et
expérimentale, mais aussi simplement
universelle.
Cédric
GENTAZ